Ce matin, 10h30, réunion au bureau sur le film Présumé Coupable, qui sortira en septembre prochain. Je suis au taquet, j’adore le film, et nous présentons aujourd’hui au comédien principal du film, Philippe Torreton, affiche et bande annonce. Une réunion marketing somme toute assez classique, comme j’en vois à longueur d’année. Assis dans nos canapés, dans le bureau de mon boss, nous passons en revue les propositions d’affiche, validons tous ensemble le teaser que nous mettrons en ligne dans quelques semaines, la stratégie globale du film, tout le tintouin.
Une heure et demie plus tard, je commence à me sentir toute bizarre. Je regarde autour de moi, et je ressens cette impression de déjà vu si particulière. Est-ce qu’on n’a pas déjà fait cette réunion? C’est à la fois la même chose et quelque chose de complètement différent. Je me sens un peu perdue. Et tout à coup…
Flashback
Janvier 2003
Assise à mon bureau, je me sens mal. Observée, mal attifée, peu sûre de moi. Comme chaque jour que j’ai passé dans cette boite depuis que je suis arrivée, il y a de cela quelques mois. J’ai commencé par un stage pour ma maîtrise LEA, et puis un jour, on m’a annoncé avec un grand sourire qu’on souhaitait me garder en CDI. Moi? Un malentendu sans doute. Quand je regarde ma supérieure, charmeuse, séductrice, si sûre d’elle, je ne fais pas vraiment le rapprochement avec la provinciale que je suis. Qu’est-ce que je pourrais bien apporter à une boite de pub? Pas mon assurance, en tout cas. Pourtant j’accepte. LEA, c’est vraiment l’angoisse, tout sauf ça. Et puis la boite a l’air sympa, les affiches de cinéma dans l’absolu c’est bien ma came. Certes, je n’aurai rien à voir avec la création artistique, mais assistante commerciale dans une agence de pub cinéma, ça claque, quand même. Ça fait un mois qu’on m’a collée sur le film que produit le grand patron suprême, Monsieur N, réalisé par Antoine de Caunes. C’est mon pire cauchemar, ce film. Je suis dédiée corps et âme à tout ce qui touche de près ou de loin à Napoléon. L’édition du bouquin de photos tirées du film, l’assistanat du boss qui me terrorise, le tri des photos dans l’ordre des séquences à partir d’un vieux scénar en retard de cinq versions, si j’avais un minimum de confiance en moi, j’ai tout perdu durant les longues heures passées devant la photocopieuse couleurs à me demander si je n’avais pas tout fait à l’envers pour ce film auquel le grand patron tenait tant.
Quand le grand patron me fait appeler dans son bureau avec trois cafés et les coupures de presse du film, je sens que je vais encore me faire déchirer pour une raison X ou Y.
Armée de mes trois cafés et des quelques articles parus sur le film, j’ouvre avec précaution la porte coulissante en bois massif qui me sépare de l’antre design de l’homme qui me liquéfie en 3 secondes chrono. À ma grande surprise, il m’accueille avec un sourire sincère. Confortablement installés sur le canapé en cuir de son bureau, trois hommes, dont deux que je reconnais immédiatement : Antoine de Caunes et Philippe Torreton. Le troisième homme a les cheveux un peu grisonnants et le regard bleu. On m’a déjà parlé de lui. C’est le distributeur du film. On m’a dit qu’il était dingue. Je pose les cafés sur la table basse comme on approcherait le Saint Graal des lèvres d’un mourant, tends mes coupures de presse à mon patron/tyran, et repars vite fait bien fait me terrer devant mon écran d’ordi.
Ce 27 janvier 2011, je réalise en pleine réunion que pour la première fois depuis 8 ans, presque jour pour jour, nous sommes réunis dans la même pièce : Philippe Torreton, l’homme au regard bleu, et moi. L’homme au regard bleu n’a pas changé, il a peut-être les cheveux un peu plus gris qu’avant. Il y a 8 ans, nos regards se croisaient pour la première fois. Un premier regard qui allait changer mon destin, provoquer un entretien pour un poste d’assistante de direction, assistante d’un monsieur au regard bleu.
Il y a 8 ans, nous étions réunis pour la première fois: un acteur, un distributeur, une fille paumée et terrorisée. Aujourd’hui, nous sommes à nouveau réunis: un acteur, un distributeur, une directrice marketing.
En sortant de la réunion, je ne peux pas m’empêcher de poser la question à Torreton : “Vous savez que vous êtes mon porte-bonheur?”.
K.






























