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Cela fait presque 15 ans que je n’ai pas entendu ma mère jouer du piano.
Je me souviens de ces heures passées à l’écouter, sagement assise sur le canapé du salon, pendant qu’elle s’exerçait en gammes sur le clavier en touches ivoire et ébène. De longues heures, à l’époque, car ma mère adorait son piano. Elle s’agaçait quand après quelques semaines sans y avoir touché elle se rendait compte qu’il était désaccordé. Un monsieur venait réparer tout ça et c’était reparti pour de grandes après-midi pleines de mélodies. J’étais sa plus grand fan. A 12 ans, ma plus grande fierté était de pouvoir dire que ma mère avait fait le conservatoire et qu’elle jouait divinement bien du piano. Je ne me lassais jamais de lui faire faire des démonstrations de ses talents auprès de mes copines venues me voir à la maison.
Les doigts courant sur le piano, ça m’absorbait, m’hypnotisait, et me laissait sans souffle une fois le morceau terminé. Ces moments-là étaient magiques à mes yeux, comme si elle pouvait s’exprimer sans passer par les mots, en déversant directement dans mes oreilles adolescentes toute la quintessence de sa vie de femme.
Me voyant accrochée à mon canapé pendant des heures à la regarder, ma mère pensa bon de vouloir m’inculquer quelques bases. Je pris donc place sur l’autel, ce mythique tabouret maternel, vieillot avec son bois clair et son cuir camel défoncé. Et après quelques jours plus ou moins intensifs (ma paresse n’avait d’égale que ma versatilité…), je me rendis à l’évidence : je n’avais aucun talent. Et avouons-le, pas la moindre envie de passer des jours entiers assise sur un tabouret, comme punie, au coin, les doigts raidis à force d’exercices. Je décidai donc de rester spectatrice, rôle pour lequel je me sentais plus destinée.
Quelques années plus tard, ma mère arrêta de jouer du piano. Trop de soucis, pas assez de temps. Cela se fit lentement, comme une agonie. Elle s’accordait de moins en moins de temps pour elle, pour ses petits plaisirs. Au début il y eut encore quelques exercices, qui se firent rares. A chaque fois qu’elle soulevait le feutre rouge couvrant les touches, je la voyais peu confiante, les doigts ankylosés, reprendre depuis le début des morceaux qu’elle maîtrisait parfaitement quelques années plus tôt. L’impatience se faisait sentir quand au bout de trente minutes elle n’arrivait plus à se concentrer suffisamment et devait repartir s’occuper de la maison, de la cuisine, des chambres. Jusqu’à l’abandon complet.
Je vis peu à peu avec tristesse l’énorme piano se transformer en un vulgaire meuble, puis en nid à poussière. De temps en temps, je l’ouvrais pour tenter de lui redonner vie, pressant maladroitement quelques touches qui sonnaient toujours faux. Après quelque temps j’en vins à me faire à l’idée que le piano était sans doute mort, laissé à l’abandon, cadavre de bois renfermant mes rêveries de gosse.
Chaque fois que je retourne chez ma mère, je ne peux m’empêcher de croiser le regard morne et vide du piano, tassé là dans un coin, juché de paperasse à présent, le tabouret défoncé toujours bien rangé sous le clavier. Il nous arrive encore de supplier ma mère de bien vouloir nous jouer un morceau, pour un invité, ou juste pour notre simple plaisir, mais à son signe de tête et sa petite moue elle nous fait comprendre qu’elle a depuis bien longtemps refermé sa dernière partition, et avec elle tout un chapitre de sa vie.
Aujourd’hui, je reçois un coup de fil de ma mère. Je suis au bureau, bien installée devant mon ordinateur, à quelques centaines de kilomètres d’elle. A des milliers de sa vie quotidienne. Au lieu de sa voix, j’entends clairement quelques notes de piano. Une suite incroyablement claire et enjouée, un son que je pensais avoir oublié. Les larmes me montent aux yeux, je me sens bête, j’ai à nouveau 12 ans.
K.
Tags : piano
septembre 29, 2009 à 6:37
Je viens de lire, je viens de pleurer, et je ris aussi ….. pour ce magnifique message d’amour. Merci.
septembre 30, 2009 à 8:01
Tellement beau, je crois qu’elle a dû beaucoup pleurer….mais toi tu écris vraiment très bien ! Bises
octobre 4, 2009 à 3:36
Merci de transcrire avec tes mots si fluides, ce que je ressentais avec souffrance et en totale impuissance… Plein de bises. alain
octobre 31, 2009 à 9:10
Y’a des moments, j’ai l’impression d’être passé à côté de tout ce qui était important dans le vie