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Berlin, dimanche matin.
Mon frère ne réserve jamais d’hôtels pourris, et ça où qu’on soit. Celui-ci est très luxueux, pour moi en tous cas.
En ce joli dimanche de mars à Berlin, je me dis que tant qu’à claquer ma thune pour dormir sous une couette trop chaude dans une chambre trop grande, autant craquer complètement…
J’ai donc rendez-vous ce matin à 10h pour une pédicure express. En une semaine, j’aurai testé pour la première fois de ma vie la manucure et la pédicure. Et j’ai 28 ans. C’est lamentable.
Je prends l’ascensceur spécial Spa et je me retrouve à l’accueil, face à un fantôme d’ado gothique qui me parle dans une langue bien étrange, mélange incompréhensible d’allemand et d’anglais avec quelque part un petit accent de l’Est. Je lis sur son bagde “Stanislava Rudolph”. Un bien joli nom qui lui va à ravir.
Pâle comme la mort, cheveux colorés un peu crades, grosses lunettes, timide au possible, je me demande ce qu’elle peut bien foutre dans le spa d’un hôtel de luxe… Juste l’accueil probablement, elle doit être en stage ou quelque chose dans le genre.
J’expose l’objet de ma visite, elle me répond “Ja, Ja, pedicurrrrre”. Ca irrite un peu les oreilles tout ça. Elle m’emmène dans un petit coin du spa, sur un grand fauteuil confortable, entouré d’instruments bizarres et d’une multitude de vernis à ongles. Rudolph quitte la pièce et je la remercie gentiment. Je repense à l’époque où j’étais stagiaire, à tous les gens désagréables et hautains que j’ai pu croiser, et je me dis que je suis une fille bien polie et une cliente adorable.
En attendant mon esthéticienne, je scrute autour de moi ce qui m’a tout l’air d’une table de chirurgien. Ca a l’air de faire mal tout ça, trop pointu, trop aiguisé. Mais après tout, toutes les femmes se font faire des pédicures et je n’ai jamais entendu parler d’accident grave suite à un limage d’ongles, ça ne peut pas être si terrible.
J’entends les pas feutrés de mon esthéticienne qui arrive, pantoufles glissant sur le sol, ça va commencer.
Je sens mon sourire se crisper quand je vois débarquer Rudolph, la banane aux lèvres, gants aux mains. Merde, c’est elle qui s’occupe de moi.
Quand elle pose le bac d’eau chaude à côté de mes pieds déjà terrorisés, je peux voir à travers ses gants transparents un joli verni noir dégueulasse et écaillé sur ses ongles mal coupés. Les amis, priez pour votre teenage.
J’ai beaucoup de mal à la comprendre, nous finissons par communiquer par gestes. Elle commence son travail, essaye absolument de me faire la conversation, mais tout ce qu’elle me demande à maintes reprises est “here shopping?”. Non non, visite, tourisme, musée, la routine quoi. Ca ne semble pas du tout la satisfaire. Désolée de ne pas faire rêver…
Commence alors une longue agonie de plus d’une heure et demie. Connaissez-vous le proverbe “il faut souffrir pour être belle”? J’en ai un nouveau : “il faut souffrir pour avoir les ongles rouges”. Eh ouais, même juste pour ça il faut souffrir apparemment…
Rudolph commence par sortir une machine qui ressemble étrangement à un aspirateur. Je vois derrière elle quelque chose qui ressemble à un auto-cuiseur. Mais qu’est-ce que c’est que ce spa pourri?? Ils utilisent les ustensiles de ménage et de cuisine ici?
L’aspirateur est en fait une machine à poncer, et immédiatement me vient en tête le souvenir de ce monsieur qui aiguisait les couteaux à la meule dans mon petit village.
Il y a plein d’embouts différents, et alors qu’elle commence à s’affairer sur ma plante de pied, je sens des spasmes gagner ma jambe et mes orteils. Ca chatouille à mort, ça dure une éternité, je dois mordre mon pull pour ne pas éclater de rire.
Elle s’attaque ensuite à mes cuticules. Elle charcute sévère avec ses petits instruments, j’ai l’impression qu’on m’enfonce des aiguilles sous les ongles et qu’on triture allègrement. Ca fait un mal de chien, merde!
Elle me demande sans cesse “OK for you?”. Yes, yes, ok for me, ça va je suis pas si douillette que ça non plus. Mais tu te serais faite engueuler par n’importe quelle autre vieille mégère, mon petit Rudolph.
Elle est bien appliquée, maladroite comme c’est pas permis, elle tente de me poser du vernis rouge, s’en fout plein les mains, m’en fout plein les pieds, c’est un carnage. Elle me coupe l’orteil avec je ne sais quoi, et tout ce qu’elle trouve à faire c’est me verser environ 3 litres d’alcool pour désinfecter. Il faut dire que Rudolph désinfecte absolument tout : ses gants, ses instruments, mes pieds, tout le temps. En même temps je me dis que ce n’est pas forcément plus mal, il a dû couler pas mal de sang sur ce fauteuil, avec les doigts en plomb qu’elle a…
La pose de vernis n’en finit plus. Quatre couches, elle doit s’y reprendre à deux reprises au moins pour chaque, j’ai les pieds marbrés de rouge. Je ne veux même pas savoir si c’est du sang ou du vernis.
Elle finit par prendre un petit objet qui ressemble à s’y méprendre à un économe. Vous savez, ce truc pour peler les carottes et les pommes de terre. Je crains le pire… Elle me prend un pied, et se met à le râper comme elle le ferait effectivement avec un légume. Elle semble inquiète, pas très sûre d’elle, ce qui ne me rassure guère.
L’économe creuse jusqu’à arriver à ma jolie chair tendre, le sang perle, et paf le coup part tout seul, sans que j’aie pu le retenir. Quand mon pied rencontre son nez avec une force surprenante, je sens quelque chose craquer. Ce ne sont pas mes orteils, mais les lunettes de Rudolph, qui volent à l’autre bout de la pièce. Elle se tient le nez à deux mains, et me demande gentiment, une larme à l’oeil, “did I hurt you?”. Mon petit Rudolph, je crois qu’on peut dire qu’on est quittes maintenant.
Je me demande un instant si le chef cuisto ne va pas l’engueuler quand elle va retourner en cuisine avec ses autocuiseurs et son économe, le nez qui saigne c’est pas terrible pour préparer à bouffer aux clients.
Quand se termine enfin mon heure et demie de torture, mes pieds ne ressemblent à rien, j’ai des coupures partout, du vernis macule mes orteils, mais rien comparé à la patate rouge qu’elle a maintenant à la place du nez. Je me dis à ce moment qu’elle n’a probablement jamais aussi bien porté son nom.
Nous nous séparons à l’accueil du spa, un sourire aux lèvres. Le mien est celui des vainqueurs, je crois bien que j’ai gagné le combat Teenage K vs Rudolph.
K.
mars 3, 2009 à 10:05
Trop drôle, j’en pleure !!!
Génial(e) ce(tte) Rudolph aux mains de plomb !!!
mars 4, 2009 à 2:43
Génial ! mais je croyais que tu faisais du volley, tu t’es reconverti à la savate ? Visiblement tu as bien fait. Au milieu de mes larmes de rire je repense au fou rire que nous avons failli ne pas retenir lorsque Dolly Pran a découvert sa masseuse Thaïe aux épaules de déménageur….Mais au fait c’est à qui les beaux pieds de la photo ?
mars 24, 2009 à 4:14
Bon ben… je vais continuer à me ronger les ongles de pied ou alors foutre des tartes à tout le monde