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Je n’ai jamais aimé les histoires avant de dormir.
Petite, je me suis toujours demandée pourquoi les adultes tenaient tant à ce rituel qui, personnellement, me barbait.
La voix doucereuse, si basse qu’on ne l’entend presque pas, comme une berceuse, mais avec ce petit quelque chose de très agaçant. Les lèvres qui se séparent trop lentement pour prononcer les mots, avec un petit bruit mouillé qui irrite les oreilles, le souffle chaud qu’on sent trop proche de soi, trop intime, et le flot de paroles au ralenti, avec toutes ses manières.
Les histoires pour dormir m’ont toujours donné l’impression d’avoir mangé trop de sucreries. Un mal au coeur latent et sournois, n’attendant que l’extinction des lumières pour se manifester de plus belle. Et c’est avec une grande fierté que je peux affirmer que jusqu’à très tard, aucune histoire, quelle qu’elle soit, n’a pu me mener dans les brumes du sommeil.
Bien sûr, je faisais à chaque fois semblant de m’assoupir au bout de quelque temps, pour faire plaisir à l’adulte, qui repartait sur la pointe des pieds, un sourire charmé et protecteur aux lèvres, poussant la porte jusqu’à la fermer presque mais pas complètement parce qu’il savait que j’avais peur du noir.
Le timing devait être bon pour être crédible. Je ne devais pas feindre le sommeil trop tôt, pas au bout de quelques mots, même si je mourrais d’envie de voir les grands déserter mon chevet au plus vite. Il me fallait prendre patience pendant au moins 10 minutes, le laps de temps moyen nécessaire à tout enfant normal pour plonger. En attendant, prendre un air tour à tour énergique, puis intrigué, puis contenté, et enfin les paupières qui se ferment lentement, qui tentent de se rouvrir, se referment lourdement, et finalement le souffle qui se fait plus profond, plus lent et plus puissant. J’étais très bonne comédienne, petite.
Une fois l’adulte parti, je pouvais enfin rouvrir les yeux et compter par la fenêtre les lumières qui au fur et à mesure s’éteignaient dans la ville. Car ce n’est pas de l’obscurité que j’avais peur, mais de la solitude. Chaque lampe qui s’éteignait était comme un ami de moins près de moi, une présence rassurante échappée. Au fur et à mesure que l’obscurité gagnait les rues avoisinantes, le froid se faisait un peu plus saisissant, et quand enfin le dernier de ces inconnus était couché, l’angoisse me surprenait, seule dans ma chambre, accrochée à l’encadrement de la fenêtre dans ma chemise de nuit mauve.
Mon seul recours était alors de penser que quelque part, dans la ville, des gens travaillaient forcément. Des infirmières, des médecins, des pompiers, des policiers. Que des gens utiles, en plus. Je me consolais en me disant que les meilleurs resteraient avec moi jusqu’au bout de la nuit si le sommeil ne devait jamais arriver. Et si cette pensée ne me suffisait pas, alors j’en venais à imaginer les habitants de l’autre bout du monde, pour lesquels il faisait grand jour, et qui vivaient leur vie sans se douter que quelque part en France une petite fille était contente de les savoir là.
Je ne connaissais pas d’assez belle histoire pour m’enlever ces obsessions de la tête.
Tout ceci jusqu’à ce que mon oncle vienne habiter avec nous. A cette époque mon frère et moi devions conte notre gré cohabiter dans la même chambre, afin que mon oncle puisse avoir la sienne. Je ne sais pas qui, de mon frère ou moi, réclama une histoire pour dormir.
Toujours est-il qu’un beau soir, alors que mon frangin et moi nous battions comme d’habitude pour des broutilles, mon oncle entra dans la chambre, les mains vides, pour l’histoire du soir.
Je tiquai tout de suite. C’était la première fois que je voyais quelqu’un venir me raconter une histoire sans l’histoire en question entre les mains. Il s’assit sur mon lit, et entama son histoire. Sa voix était posée, claire, loin des mièvreries habituelles que l’on sert aux enfants en pensant les attendrir. C’était la voix d’un adulte, un vrai, s’adressant à son auditoire. Ses mots étaient si bien choisis, ses phrases si bien rythmées, que j’en vins à penser qu’il avait appris par coeur une sorte de conte.
Mais au bout de vingt minutes, il nous tenait toujours en haleine. Pas question pour nous de dormir, il nous fallait connaître la suite. Après un long récit détaillé des aventures de notre nouveau héros, mon oncle nous quitta. J’étais très dépitée de son départ, je m’étais tellement attachée à ce petit personnage que je n’avais aucune envie de le voir partir. C’était la plus belle et la plus épique des histoires que j’avais jamais entendues. En refermant la porte, mon oncle nous dit simplement “la suite demain”. Je m’endormis en un clin d’oeil.
Le lendemain soir, mon frère et moi l’attendions au garde à vous, inhabituellement sages dans nos lits. L’histoire m’avait poursuivie dans mes rêves et avait accompagné ma journée. Je repensais à ce mystérieux bonhomme venu taper à la porte à l’improviste, à cette compagnie de nains qui s’était invitée chez notre héros, à toute cette nourriture et ces boissons qu’il avait dû leur servir pour les satisfaire.
Mon oncle reprit exactement là où il l’avait laissée son histoire. Pendant ce qui me sembla des semaines, et qui ne dut être que quelques jours, je suivis avec passion et ferveur ce conte que je ne me lassais pas de découvrir, avec tous les détails dont mon oncle nous abreuvait.
Je ne me rappelle pas de quelle manière l’histoire prit fin, si je fus triste ou non en entendant les tout derniers mots refermant le dernier chapitre du livre invisible.
Je me rappelle par contre que quelque temps plus tard, mon oncle m’offrit mon tout premier livre. Pas un de ces Club des Cinq à la noix de la Bibliothèque verte. Non, c’était un livre, un vrai, avec une belle couverture cartonnée, une odeur de papier incroyable, et ces mots en jolies lettres fines “Bilbo Le Hobbit”.
Aujourd’hui j’ai toujours la plus grande tendresse en regardant la couverture abîmée de ce qui fut la plus belle histoire que j’aie jamais connue. Et lorsque j’ouvre ses pages et que je prends une grande bouffée de son odeur si particulière, je replonge dans ce qu’il y a de meilleur dans mon enfance.
Jamais cette histoire n’aurait été si belle si je l’avais découverte en lisant JRR Tolkien.
K.
Tags : bilbo le hobbit, conte, histoire, tolkien
février 7, 2009 à 10:42
Bel hommage! Mérité !
février 8, 2009 à 9:32
Quelle chance d’avoir un gentil tonton pour te raconter les histoires du seigneur des anneaux.
février 17, 2009 à 1:59
C’était à quelle époque ça cousine ?? Cet oncle c’est mon papa ??
février 17, 2009 à 5:27
ben non mon Nono, c’est l’autre… D’après toi, c’était qui le fan de Bilbo dans la famille avant nous deux? Et c’était il y a bien bien longtemps…